![]() |
| la fortune des rougon |
Commentaires de textes
Introduction
Considéré
comme le chef de file du courant naturaliste, Emile Zola est
un écrivain du 19ème siècle dont l’oeuvre principale, « Les Rougon-Macquart »,
retrace en vingt tomes l’histoire d'une famille sous le Second Empire. Publié
en 1874, « La fortune des Rougon » est le premier volume de
cette fresque familiale. Dans ce roman, Zola retrace les jours qui ont suivis
le coup d’état du 2 décembre 1851 à travers l’évolution de la famille des
Rougon dont les membres tentent de profiter de la situation pour prendre le
pouvoir politique dans la ville de Plassans. L’extrait que nous
allons étudier se situe au premier chapitre du roman et présente la description
d’une foule de républicains provinciaux qui, suite au coup d’état organisé par
Napoléon, se révoltent et descendent vers la ville de Plassans.
Nous
nous pencherons dans un premier temps sur la dimension épique de cet extraitoù
la révolte du cortège soulève une puissance grandiose et unificatrice pour
mieux aborder dans un second temps le caractère inquiétant de cette scène
nocturne où l’élan du peuple prend des allures cauchemardesques.
1. Une scène épique
Le
sentiment de force grandiose provoqué par la révolte des insurgés domine
l’extrait et permet à Zola de dresser un tableau épique de la scène.
1.1.
La masse des insurgés
Tout
au long de l’extrait, l’accent est mis sur le nombre des révoltés qui composent
une masse formant une identité à part entière. En effet les individus sont
essentiellement appréhendés d’un point de vue collectif comme le suggère les
termes : « bande », « milliers d’hommes », « masses », « bataillons », « peuple
». L’approche constante et progressive du cortège relève du grandiose. En effet
l’élan des révoltés qui avancent dans la campagne est qualifié de « superbe »
ou encore « irrésistible ». Ces qualificatifs hyperboliques soulignent la
puissance attractive de la foule dont la colère suscite une certaine
fascination.
1.2.
Le pouvoir unificateur de la Marseillaise
La
scène décrite par Zola baigne dans un environnement sonore où le chant de la
Marseillaise s’élève de la foule et gagne peu à peu en puissance. On observe
ainsi un mouvement crescendo de l’hymne révolutionnaire qui, partant des foules
commence à emplir le ciel, s’étendre à tous les coins de la vallée pour finir
par gagner la campagne entière : « Alors ce ne fut plus seulement la bande qui
chanta ; des bouts de l’horizon; des rochers lointains; des pièces de terre
labourées, des prairies, des bouquets d’arbres, des moindres broussailles,
semblèrent sortir des voix humaines […] il n’y avait pas un trou de ténèbres où
des hommes cachés ne parussent reprendre chaque refrain avec une colère plus
haute. ». Le chant qui s’étend de plus en plus loin figure le pouvoir
unificateur de la révolte qui gagne tous les coins du pays. La Marseillaise agit
comme un symbole révolutionnaire qui rassemble les révoltés et leur permet de
parler d’une seule et même voix.
1.3.
La communion entre homme et nature
On
constate dans cet extrait l’assimilation de l’homme à la nature à
travers la métaphore filée du cours d’eau. En effet, le cortège des révoltés
est comparé à une « tempête humaine », une « cascade gigantesque » ou encore
des « flots vivants ». Les insurgés dominent le tableau par leur nombre ainsi
que la puissance de leur révolte que rien ne semble pouvoir empêcher d’évoluer
: « La route, devenue torrent roulait des flots vivants qui semblaient ne pas
devoir s'épuiser […] » Le mouvement de la foule est similaire à celui d’un
torrent dont la perpétuelle course brise tous les obstacles présents sur son
passage. Mais encore, on peut observer dans cet extrait une personnification de
la nature qui sort de sa torpeur hivernale pour clamer, à la manière des hommes
qui la traverse, l’expression de sa colère : « La campagne, dans l'ébranlement
de l'air et du sol, criait vengeance et liberté. ». Les hommes et la nature sont
ainsi en symbiose, agités par le même mouvement de protestation.
2. Une atmosphère inquiétante
L’expression
de la colère des révoltés est renforcée dans cet extrait par l’atmosphère
inquiétante de la scène, plongée dans les ténèbres d’une nuit hivernale.
2.1.
Une scène nocturne
La
scène décrite dans cet extrait est marquée par l’obscurité. En effet, la
seule source de lumière évoquée est celle des « bleuâtres clartés de la lune »
et de ses « mystérieux reflets d’étains fondus » dans l’eau des cascades et des
rivières. La pâleur froide de cette luminosité ainsi que l’apposition de
l’adjectif « mystérieux » soulignent le caractère inquiétant de cette scène
nocturne où l’horizon est plongé dans une « paix morte et glacée » qui n’est
pas sans rappeler celle de la mort. Dans cette atmosphère macabre, le mouvement
de la foule qui s’avance en « masses noires » prend des allures
cauchemardesques et menaçantes. Cette impression d’angoissante étrangeté est
accentuée par la personnification de la nature qui semble
elle-même crier dans l’obscurité : « des bouts de l'horizon, des rochers
lointains, des pièces de terre labourées, des prairies, des bouquets d'arbres,
des moindres broussailles, semblèrent sortir des voix humaines. ».
2.2. Une foule
monstrueuse et menaçante
Mu
par la colère, le cortège des républicains perd sa dimension
humaine pour revêtir les traits menaçants d’un monstre prêt à
tout engloutir sur son passage. Ainsi les « masses noires » d’hommes
perceptibles à l’horizon semblent déployer des «bouches géantes » soufflant
dans de « monstrueuses trompettes ». L’allusion aux trompettes, annonciatrices
de l’apocalypse dans la Bible, jette un voile macabre sur cette scène et
assimile les membres du cortège à des anges de mauvais augures. Les cris des
révoltés qui s’élèvent dans la nuit ressemblent à une
manifestation fantomatique et révèlent « un peuple invisible et innombrable »
prêt à surgir de chaque recoin des ténèbres.
Conclusion
C’est dans l’inquiétante
atmosphère d’une nuit hivernale que Zola décide donc de mettre en place sa
description d’un fait historique auquel il apporte une dimension épique. Le
caractère grandiose de la colère des révoltés qui avancent peu à peu dans la
province révèle la fascination de l’auteur face à la puissance unificatrice de
la révolte populaire. Cette irrésistible attraction pour le
soulèvement des masses se retrouve dans d’autres oeuvres de Zola telle
que « Germinal » et figure l’engagement de l’écrivain mais aussi de l’homme en
faveur de l’expression d’un peuple épris de justice.



0 commentaires:
Enregistrer un commentaire