La fortune des rougon.debut du Chapitre I ~ EL HARCHI BLOG

dimanche 21 avril 2019

La fortune des rougon.debut du Chapitre I

LA FORTUNE DES ROUGON
DEBUT DU CHAPITRE 1.

Lorsqu’on sort de Plassans par la porte de
Rome, située au sud de la ville, on trouve, à
droite de la route de Nice, après avoir dépassé les
premières maisons du faubourg, un terrain vague
désigné dans le pays sous le nom d’aire Saint-
Mittre.
L’aire Saint-Mittre est un carré long, d’une
certaine étendue, qui s’allonge au ras du trottoir
de la route, dont une simple bande d’herbe usée
la sépare. D’un côté, à droite, une ruelle, qui va
se terminer en cul-de-sac, la borde d’une rangée
de masures ; à gauche et au fond, elle est close
par deux pans de muraille rongés de mousse, audessus
desquels on aperçoit les branches hautes
des mûriers du Jas-Meiffren, grande propriété qui
a son entrée plus bas dans le faubourg. Ainsi
fermée de trois côtés, l’aire est comme une place
qui ne conduit nulle part et que les promeneurs
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seuls traversent.
Anciennement, il y avait là un cimetière placé
sous la protection de saint Mittre, un saint
provençal fort honoré dans la contrée. Les vieux
de Plassans, en 1851, se souvenaient encore
d’avoir vu debout les murs de ce cimetière, qui
était resté fermé pendant des années. La terre, que
l’on gorgeait de cadavres depuis plus d’un siècle,
suait la mort, et l’on avait dû ouvrir un nouveau
champ de sépultures à l’autre bout de la ville.
Abandonné, l’ancien cimetière s’était épuré à
chaque printemps, en se couvrant d’une
végétation noire et drue. Ce sol gras, dans lequel
les fossoyeurs ne pouvaient plus donner un coup
de bêche sans arracher quelque lambeau humain,
eut une fertilité formidable. De la route, après les
pluies de mai et les soleils de juin, on apercevait
les pointes des herbes qui débordaient les murs ;
en dedans, c’était une mer d’un vert sombre,
profonde, piquée de fleurs larges, d’un éclat
singulier. On sentait en dessous, dans l’ombre des
tiges pressées, le terreau humide qui bouillait et
suintait la sève.
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Une des curiosités de ce champ était alors des
poiriers aux bras tordus, aux noeuds monstrueux,
dont pas une ménagère de Plassans n’aurait voulu
cueillir les fruits énormes. Dans la ville, on
parlait de ces fruits avec des grimaces de dégoût ;
mais les gamins du faubourg n’avaient pas de ces
délicatesses, et ils escaladaient la muraille, par
bandes, le soir, au crépuscule, pour aller voler les
poires, avant même qu’elles fussent mûres.
La vie ardente des herbes et des arbres eut
bientôt dévoré toute la mort de l’ancien cimetière
Saint-Mittre ; la pourriture humaine fut mangée
avidement par les fleurs et les fruits, et il arriva
qu’on ne sentit plus, en passant le long de ce
cloaque, que les senteurs pénétrantes des
giroflées sauvages. Ce fut l’affaire de quelques
étés.
Vers ce temps, la ville songea à tirer parti de
ce bien communal, qui dormait inutile. On abattit
les murs longeant la route et l’impasse, on
arracha les herbes et les poiriers. Puis on
déménagea le cimetière. Le sol fut fouillé à
plusieurs mètres, et l’on amoncela, dans un coin,
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les ossements que la terre voulut bien rendre.
Pendant près d’un mois, les gamins, qui
pleuraient les poiriers, jouèrent aux boules avec
des crânes ; de mauvais plaisants pendirent, une
nuit, des fémurs et des tibias à tous les cordons de
sonnette de la ville. Ce scandale, dont Plassans
garde encore le souvenir, ne cessa que le jour où
l’on se décida à aller jeter le tas d’os au fond d’un
trou creusé dans le nouveau cimetière. Mais, en
province, les travaux se font avec une sage
lenteur, et les habitants, durant une grande
semaine, virent, de loin en loin, un seul
tombereau transportant des débris humains,
comme il aurait transporté des plâtras. Le pis était
que ce tombereau devait traverser Plassans dans
toute sa longueur, et que le mauvais pavé des rues
lui faisait semer, à chaque cahot, des fragments
d’os et des poignées de terre grasse. Pas la
moindre cérémonie religieuse ; un charroi lent et
brutal. Jamais ville ne fut plus écoeurée.

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